Pamela Becerra Jimenez

Interview de Pamela Becerra Jimenez
Spécialiste de contenu et enseignante au Collège Éducacentre
Technique en Intervention en Travail Social

Bonjour Pamela ! Vous êtes intervenante sociale et enseignante au Collège Éducacentre. Pourriez-vous nous parler de votre parcours et du lien fort avec la thématique des droits de l’homme ?

Bonjour ! Avec Grand plaisir

Je m’appelle Pamela Becerra Jimenez. Je suis originaire de l’Argentine et suis arrivée au Canada en 2005. J’ai d’abord obtenu un bac en criminologie et suis actuellement une formation de deuxième cycle universitaire en santé mentale. J’ai également suivi plusieurs formations de spécialisation en intervention en contexte interculturel, plus particulièrement auprès des réfugiés et demandeurs d’asile.

J’ai travaillé dans des maisons d’hébergement, dans le domaine de la protection de la jeunesse au Québec ou encore auprès de nouveaux arrivants dans des organismes communautaires et gouvernementaux.

Tout au long de ma carrière, j’ai toujours été particulièrement intéressée par l’approche sensible au traumatisme, l’approche anti-oppressive, ainsi qu’à la défense des droits des personnes en situation de vulnérabilité.

J’ai d’ailleurs développé un cours pour le Collège Éducacentre, dans le cadre du programme d’intervention en travail social, dans le but de partager mes connaissances en intervention interculturelle, et pour permettre aux nouveaux intervenants sociaux d’intervenir dans le respect des différences culturelles.

Nous sommes aujourd’hui le 10 décembre : journée internationale des droits de l’homme. A quoi correspond cette journée ? Qu’est-ce que cela représente pour vous?

Articles tirés de la déclaration des droits de l'homme 1948La journée du 10 décembre est une journée anniversaire pour commémorer le jour de l’adoption de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Cette déclaration a été adoptée par l’assemblée générale des Nations Unies en 1948. Elle est le document fondateur qui a proclamé les droits inaliénables de chaque individu, en tant qu’être humain sans distinction aucune.

Elle contient 30 articles avec plusieurs thématiques, et a été traduite dans plus de 500 langues.

Le 10 décembre représente pour moi une occasion unique de se rappeler et de réaffirmer l’importance du respect des droits humains dans toutes nos actions, que ce soit au travail, à l’école, dans notre quotidien ou dans toutes nos interactions sociales.

Mais il est aussi important de signaler que, bien qu’il y ait une journée attitrée à cela, la défense des droits de l’homme doit et devrait être au cœur de notre quotidien, c’est une bataille sans relâche et cela fait écho à mon parcours et mon métier. C’est aussi pour cela que je me suis engagée dans cette démarche !

Groupe d'adultes et d'enfants

À qui s’applique la Déclaration universelle des droits de l’homme?

C’est simple ! Elle s’applique à tout individu, sans aucune distinction de l’origine ethnique, de la religion, de la langue, des opinions politiques…
Ces derniers temps, la pandémie a aussi fait ressortir les inégalités sociales et il y a beaucoup de travail à faire pour la défense des droits humains surtout auprès des populations vulnérables comme les réfugiés ou demandeurs d’asile.

Comment définiriez-vous ces différents types de populations que vous venez de citer ?

Alors, les populations vulnérables représentent une catégorie assez large de personnes qui sont à risque d’exclusion sociale et qui ont des besoins particuliers, face à plusieurs systèmes d’oppression sociales, économiques…

Les réfugiés sont des personnes qui ont quitté leur pays d’origine, car elles risquaient d’y être victimes d’atteinte à leurs droits humains et de persécutions (Amnesty International, 2021). Au Canada, il y a deux parcours possibles pour les réfugiés:

  • La sélection des réfugiés à l’étranger: Soit par le parrainage public, par le gouvernement canadien, ou par le parrainage privé, fait par des groupes d’individus, des organisations communautaires ou religieuses, à travers une entente faite avec l’État. Tout ceci se produit donc avant l’entrée dans le nouveau pays et les réfugiés sélectionnés à l’étranger obtiennent automatiquement le statut de résident permanent à leur entrée au Canada.
  • Le processus de demande d’asile qui se fait cette fois-ci sur place, dans le pays d’accueil. Au Canada, une personne peut demander l’asile dans un poste frontalier terrestre, un port maritime, à l’aéroport ou dans un bureau d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada.

Les demandeurs d’asile sont des personnes ayant quitté leur pays d’origine et qui demandent la protection dans un autre pays. Elles demandent à être protégées de persécutions et/ou de graves atteintes aux droits humains (Amnesty International, 2021). Ils ne sont pas encore reconnus légalement comme des réfugiés. Afin d’être reconnus comme tels, leur demande d’asile doit être acceptée.

Au Canada, les demandeurs d’asile vivent très souvent dans des situations précaires, car ils n’ont pas accès à toutes les prestations et services disponibles, dont les allocations familiales, les soins de santé réguliers, l’éducation subventionnée, l’aide financière pour l’apprentissage de l’anglais ou le français, entre autres.

Ainsi, les réfugiés et demandeurs d’asile font souvent face au non-respect des droits humains même avant leur départ du pays d’origine.

Extrait d'une carte du Canada

Savez-vous combien de personnes cela représente dans le monde et au Canada ?

Pour vous donner quelques chiffres aux différentes échelles :

  • Échelle mondiale : 82,4 millions de personnes étaient déracinées à travers le monde à la fin 2020. Un chiffre qui a doublé ces 10 dernières années. On compte parmi elles presque 26,4 millions de réfugiés dont plus de la moitié a moins de 18 ans. Il est important de noter que 85% de toutes ces personnes sont accueillies par des pays en voie de développement. (Source: Tendances mondiales 2020 du HCR)

Statistiques des réfugiés au niveau mondial

  • Échelle canadienne : D’après l’Agence des Nations Unies pour les Réfugiés, Le Canada a accueilli 1 088 015 réfugiés depuis 1980. (de 15 000 à 60 000 par an). D’après BC Refugee Hub, il y avait des projets d’installation de plus de 30 000 réfugiés en 2020 au Canada.
    Le nombre de demandeurs d’asile a fluctué au fil des ans et a plus que triplé depuis 2015, passant d’environ 16 000 à plus de 50 000 en 2017 au Canada (Source: Statistiques Canada 2019).

À quels enjeux spécifiques sont confrontés les demandeurs d’asile et réfugiés?

Il y en a beaucoup mais je vais en cibler certains que nous abordons notamment dans le cours “Enjeux sociaux et contemporains : autochtones et nouveaux arrivants”. Plusieurs de ces enjeux peuvent émerger soit avant le départ, soit pendant le processus migratoire, soit à l’arrivée pays d’accueil :

  1. L’enjeu de la santé mentale : il est reconnu que dans la population générale, les demandeurs d’asile et les réfugiés sont parmi les plus vulnérables face aux troubles de santé mentale, comme le syndrome de stress post-traumatique. Cela réfère souvent à des situations traumatiques auxquelles plusieurs d’entre eux ont été confrontés, comme la guerre, la torture, la violence organisée, ou les éléments d’adversité pendant le voyage et après l’arrivée dans le pays d’accueil.Les différences culturelles peuvent influer sur l’expression des ressentis et de la souffrance, sur l’interprétation des troubles de santé mentale, mais aussi dans le choix des traitements. Si les personnes délivrant des soins à la personne ne sont pas sensibles à ces aspects, cela peut rendre la situation encore plus fragile. Les risques possibles sont alors l’incompréhension, l’isolement et surtout le non-traitement.
  2. L’enjeu d’intégration au pays d’accueil : On parle d’intégration notamment au niveau social (accès aux réseaux locaux, aux ressources communautaires), linguistique (maîtriser la langue du pays d’accueil), économique (accès à l’emploi, faible revenu). Les difficultés d’intégration peuvent entraîner un risque d’isolement social.
  3. L’enjeu du racisme et de la discrimination : Il est présent aux niveaux individuels, institutionnels et systémiques. Cela peut aller du commentaire d’une personne ou d’un collègue à une loi qui est rendue discriminatoire lorsqu’elle ne permet pas l’accès, à tous, à toutes les ressources économiques ou sociales d’un pays. Ces problématiques peuvent alors affecter plusieurs sphères de la vie d’une personne, comme l’accès à l’emploi et au logement ou l’estime de soi. Ces enjeux doivent être pris en considération dans la compréhension de la réalité des demandeurs d’asile et des réfugiés.
Camps de réfugiés en Syrie

Camps de réfugiés en Syrie – Janvier 2018

De quelle façon votre cours “Enjeux sociaux et contemporains : peuples autochtones et nouveaux arrivants” prépare-t-il les futurs intervenants sociaux à l’intervention auprès des demandeurs d’asile et réfugiés?

Tout d’abord, l’idée est d’apprendre à reconnaître nos différents biais personnels et culturels qui peuvent influencer nos pensées et actions. Il est important de ne pas imposer sa propre vision du monde.

En effet, certains filtres peuvent influencer nos interventions comme :

  • le filtre culturaliste : on peut par exemple avoir tendance à voir les différentes cultures comme des représentations figées et à cataloguer les comportements, les pratiques et les traditions à partir d’une idée restrictive de la culture de provenance de l’autre personne. Pour contrer les effets négatifs de ce filtre, nous devons tenir compte du fait que toute culture est dynamique et personnelle. La culture peut se transformer à travers le temps, l’espace et les différentes expériences vécues.
  • le filtre individualiste : on peut par exemple avoir tendance à survaloriser les valeurs individualistes et occidentales. Or, il y a d’autres façons de percevoir le monde. Je m’explique, certains pays misent sur l’autonomie et l’indépendance alors que d’autres vont encourager à l’inverse l’interdépendance avec la communauté, famille. Le filtre individualiste peut ainsi rendre notre intervention très ethnocentrique. Il est alors important de contrer les effets négatifs de ce filtre en explorant les valeurs et points de vue des personnes et des familles avec lesquelles nous travaillons et en adaptant nos interventions à cela.

Il est aussi essentiel d’aborder l’approche sensible au traumatisme qui permet de soutenir les personnes avec lesquelles on travaille, en tenant compte des traumatismes auxquels elles ont été ou sont confrontées. Pour ce faire, les étudiants abordent les principes clés de cette approche, dont la sensibilisation au traumatisme, la sécurité et la confiance, le choix et la collaboration et l’importance des forces et des habiletés de la personne. Les mises en situation présentées dans le cours permettent de comprendre comment ces principes s’appliquent à la pratique.

La lutte contre le racisme et la discrimination est omniprésente dans nos thématiques puisque l’intervention sociale n’est pas un domaine protégé du racisme, mais aussi parce que les intervenants sociaux peuvent travailler avec des populations qui subissent du racisme et des discriminations dans plusieurs sphères de leurs vies. Il est alors essentiel de tenir compte de ces aspects lors des évaluations des besoins et lors de la compréhension des situations de marginalité que nous rencontrons, mais aussi de se présenter comme alliés des groupes racisés auxquels nous n’appartenons pas.

Enfin, j’aimerais conclure sur la thématique de l’intersectionnalité. Vous allez me demander à quoi cela correspond ? Eh bien, dans l’intervention, il est essentiel de savoir qu’il y a plusieurs systèmes d’oppression qui affectent la vie des personnes avec lesquelles nous travaillons. Ces systèmes d’oppression interagissent entre eux et créent des inégalités sociales. L’intersectionnalité tient compte de ceci et rend visibles les injustices sociales ayant lieu aux croisements des systèmes d’oppression. Je vous donne un exemple : un demandeur d’asile habite à Vancouver et ne parle pas l’anglais ni le français. Il n’a pas d’emploi et doit payer son loyer avant la fin du mois, mais n’a pas les moyens économiques pour le faire. De plus, il n’a pas accès à des prêts ou à du crédit étant donné son statut d’immigration. Dans cet exemple, ses difficultés pour payer le loyer sont liées au croisement de plusieurs facteurs: il ne parle pas l’anglais/le français, n’a pas d’emploi, a un statut migratoire précaire, entre autres. Tous ces facteurs entrent en interaction et influencent la vie de la personne. Ainsi, l’intervenant doit prendre le temps de réfléchir aux différents systèmes d’oppression dans la vie des personnes, aux conséquences qui s’y rattachent et à comment améliorer son intervention en tenant compte de ces facteurs.

Notre travail, en tant qu’intervenant social, sera d’évaluer les situations et besoins particuliers, d’établir un plan d’intervention, de référer aux ressources nécessaires et de permettre un suivi personnalisé.

Un grand merci Pamela pour la richesse de nos échanges !

Si vous souhaitez en savoir plus sur le programme en Intervention en travail social du Collège Éducacentre, veuillez vous rendre sur cette page.

Recevez de l’information sur notre programme d’intervention en travail social!

Découvrez notre programme Intervention en travail social

Intervention en travail social
Plus d’info